Porter un regard différent…


selon le point de vue narratif

Version 1

Le cœur battant d’émotion, je courais derrière Karim. J’essayais tant bien que mal de le suivre ci et là, me cachant derrière une voiture, poussant un cri de joie à chaque explosion de pétards, imitant mon frère et toute sa bande. Ce n’était pas tous les jours que maman m’autorisait à sortir jouer dehors avec Karim. Je savais qu’elle n’aimait pas trop que je traîne dehors ; mais pour ce soir, j’avais eu la permission de vingt-deux heures trente. Une véritable aubaine !

Mais, tout le monde courait trop vite.

« Karim, attends-moi ! », m’exclamai-je en soupirant.

Mon frère s’arrêta et se retourna aussitôt dans un sourire. Je savais que je pouvais à tout instant compter sur lui.

« Viens, Léah. C’est le 14 juillet ! On va encore faire exploser des pétards. »

Et je le suivis, tout heureuse. Léo, Rachid, puis Dylan firent à nouveau éclater des pétards, un vrai feu d’artifice. C’était la fête. Soudain, une atroce douleur me déchira la poitrine, m’arrachant un cri rauque. Tout devint flou… Dans une abominable souffrance, je basculai dans le néant.

Version 2

Il est bientôt vingt-et-une heures. Le soleil se couche derrière l’immeuble des Bleuets de la cité de la Courneuve. Pourtant Karim et sa bande jouent encore sur les parkings, courant les uns après les autres, poussant des cris stridents, se cachant derrière les voitures, déposant des pétards qui explosent dans des éclats de rire. Léah, âgée de neuf ans, aime suivre son grand-frère Karim et ses amis. Son frère est toujours là pour elle. Léah le sait, elle en profite…

« Viens, Léah. C’est le 14 juillet ! On va encore faire exploser des pétards. »

Et les détonations reprennent de plus belle, tels des feux d’artifice.

Agacé, Joseph, un des plus vieux résidents de l’immeuble passe alors la tête par la fenêtre d’un appartement du troisième étage; il proteste.

« Saletés de gamins ! Allez jouer ailleurs ! Ras le bol de vos pétards ! »

Il veut écouter son match de foot, mais les cris, les pétarades l’en empêchent. Mais ses paroles sont couvertes par les bruits de pétards. C’est l’été, c’est la fête, nul ne semble se soucier du tapage. Excédé, le vieux Joseph sort son fusil, espérant enfin le silence.

Un canon de fusil apparaît à la fenêtre. Les cris des enfants s’interrompent soudain dans un dernier appel :

« Léah ! »

L’enfant vient de s’affaler face contre terre. Elle ne bouge plus. A son épaule se dessine une large tache rouge, tandis qu’à ses côtés s’effondre Karim, les yeux noyés de larmes, muet d’une sourde incompréhension…

Version 3

Déjà, le soleil se couche derrière le plus grand des immeubles de la cité. Pourtant des enfants jouent encore sur les parkings, courant les uns après les autres, poussant des cris stridents, se cachant derrière les voitures, déposant des pétards qui explosent dans des éclats de rire. L’un d’eux, le plus jeune, court cherchant à rattraper les autres :

« Karim, attends-moi ! »

Et le fameux Karim s’arrête et se retourne dans un sourire vers la jeune fille, sans doute à peine âgée de neuf ans…

« Viens, Léah. C’est le 14 juillet ! On va encore faire exploser des pétards. »

Et les détonations reprennent, tels des feux d’artifice. Un résident passe alors la tête par la fenêtre d’un appartement du troisième étage de l’immeuble ; il proteste. Mais ses paroles sont couvertes par les bruits de pétards. C’est l’été, c’est la fête, nul ne semble se soucier du tapage. Un canon de fusil apparaît à la fenêtre. Les cris des enfants s’interrompent soudain dans un dernier appel :

« Léah ! »

L’enfant vient de s’affaler face contre terre. Elle ne bouge plus. A son épaule se dessine une large tache rouge.

Version 4

Bientôt vingt heures trente. Joseph va enfin pouvoir s’installer devant sa télévision, et regarder le match de football : la finale de la coupe du monde Brésil-Italie ! Il a même parié la victoire du Brésil contre son ami Benoît. Alors que Joseph prépare son plateau télé, des cris s’élèvent au bas de l’immeuble. Encore ces foutus gosses ! On a beau dire, mais la cité n’est plus ce qu’elle était. Tous les soirs, c’est la même chose : du tapage, du tapage, toujours du tapage ! Joseph sait bien qu’il commence à se faire vieux. Il choisit alors, malgré la chaleur du soir, de fermer ses fenêtres et d’augmenter le volume de son téléviseur. Mais ce sont à présent des bruits de pétards qui couvrent les commentaires du match. Ce n’est plus possible.

Le vieil homme ouvre sa fenêtre :

« Saletés de gamins ! Allez jouer ailleurs ! Ras le bol de vos pétards ! »

Mais nul ne l’écoute. Bon sang ! Cela ne finira donc jamais. Excédé, Joseph sort son vieux fusil, celui que lui avait offert Juliette, lorsqu’ils vivaient tous deux à la campagne, et qu’il allait chasser avec son meilleur ami. Il est bien loin ce bon vieux temps. Juliette n’est plus là, et il doit subir ces cris, ces pétarades !

Joseph pointe son fusil à la fenêtre. Peut-être que ces enfants vont enfin
l’écouter !

« But ! But ! » Le commentateur sportif ne cache pas sa joie. Joseph se retourne brusquement vers son poste de télévision, espérant revoir la diffusion au ralenti du fameux but. Maladroit, il se cogne ; un coup part, noyé dans les explosions des pétards.

Le silence vient après, puis des cris :

« Léah ! »

Joseph comprend alors la raison de l’attroupement au bas de son immeuble, les cris, les pleurs… Il s’effondre. Il a tué.

Revoir la notion de point de vue narratif

A. M. Coste, « Quatorze juillet« ,in Chroniques Oubliées


2 réponses à “Porter un regard différent…”

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