Points de vue narratifs


Un autre exemple

La vente aux enchères, de Marie-Françoise Gélinas

Lors d’une récente vente aux enchères, j’ai animé une vente totalement inusitée dans ma carrière de commissaire-priseur. Toute la vente s’était normalement déroulée, c’est-à-dire fort ennuyeuse, sans intérêt, semblable à toutes les ventes des petits villages insignifiants. J’avais hâte de reprendre le train pour Québec et de siroter mon brandy dans la section première-classe.

La dernière pièce, le no 43 – je m’en rappelle très bien, car en plus d’avoir créé tout un émoi, elle me semblait tout à fait insignifiante – n’était pas aussitôt présentée qu’une dame m’interrompait en criant : «100 $». Je l’ai ramenée à l’ordre sur-le-champ. J’étais insulté par ce manque de savoir-vivre, mais surpris par le fait que l’auteure soit une dame, fort distinguée à en juger par son port de tête et sa coiffure, qui n’avait pas misé une seule fois depuis le début.

Malheureusement, le mal était fait. Sa mise avait réveillé les loups flairant l’appât. Tout le monde trépignait sur place… Ce n’était que le début de la zizanie. J’ai totalement perdu contrôle de l’assemblée. Les gens sont vite devenus agressifs. La dame en question se permettait bien des écarts, elle augmentait la mise à son gré. J’avais beau assené des coups de marteau, plus personne ne m’écoutait. J’en ai pris mon parti et j’ai tenté de suivre les fluctuations délirantes de cette enchère. La mise augmentait vertigineusement. Plusieurs ont abandonné la course. Peu à peu, les esprits se calmèrent. Il ne restait plus que la dame distinguée et un collectionneur d’art, que je retrouvais à toutes les ventes que je présidais. L’atmosphère était tendue. On pouvait presque sentir la tension entre les deux enchérisseurs. C’était à trancher au couteau. J’avais très hâte que la vente soit conclue. Laissez-moi vous dire que c’est lors de ventes comme celle-là qu’on aurait envie de redonner son tablier. La dame distinguée a vociféré un nouveau prix ; le collectionneur a renchéri. La dame s’est effondrée sur son banc, vaincue, et j’ai enfin accordé la vente au collectionneur. Les gens ont applaudi le nouvel acquéreur. J’ai toujours trouvé cette pratique de mauvais goût.

Pendant que les applaudissements fusaient, j’en ai profité, j’ai ramassé mes pénates et je me suis sauvé.

Récemment, j’ai assisté à une vente aux enchères où ma présence a fait beaucoup jaser… La dernière pièce, la pièce no 43 est arrivée. Je me rappelle très bien du numéro. Quand je l’ai aperçue, je me suis empressée de faire une offre. «100 $», ai-je crié. Je me suis vite aperçue de ma mégarde, car tous mes voisins me regardaient et le commissaire-priseur me ramena poliment à l’ordre. Par contre, ma mise si vivement criée avait réveillé l’assemblée et plusieurs collectionneurs et acheteurs à moitié endormis se sont mis à augmenter la mise. Cela fit boule de neige… Mon voisin s’affolait, je le voyais bien… Mais ses états d’âme et de bienséance étaient loin de mes préoccupations. Les enchères montaient, mais je gardais le contrôle, il fallait que je gagne cette partie. C’était eux ou moi et ils ne l’emporteraient pas pour si peu. J’enchérissais dès que je pouvais. Je ne respectais pas du tout le protocole. J’augmentais la mise, je criais des nouveaux prix pour que la vente accélère. Le commissaire-priseur ne savait plus où donner de la tête. Mon intérêt suscita une compétition féroce avec un collectionneur bien connu. Je l’affrontais du regard. La mise était assez élevée, elle atteignait 1 500 $. J’ai pris peur, peur de tout perdre. Mon concurrent a accoté ma mise une dernière fois. J’ai hésité, mais je n’ai pas poursuivi. J’ai abandonné en lâchant un cri de douleur, un cri de désespoir et je me suis effondrée sur ma chaise. Cette lutte acharnée, l’accumulation de toute ma haine, ce désespoir brisa mon équilibre et j’ai éclaté en sanglots qui se sont transformés en un fou rire, celui qui nous arrive toujours au mauvais moment. Mes épaules sursautaient.

Mes voisins ne me posaient aucune question, va savoir, les gens sont mal à l’aise avec la différence. Cela ne me posait aucun problème, j’avais besoin de reprendre contenance, de me refaire le visage, comme ma mère me l’avait toujours répété. J’avais surtout besoin d’arrêter cette quinte de rire infernale qui me broyait les entrailles. Ce rire finalement si thérapeutique, mais qui n’aurait pas été bien vu. Mon voisin semblait encore plus perplexe. De voir son visage si interrogateur, mais en même temps si méfiant ne m’aidait pas à calmer mon rire, les larmes redoublaient tellement je riais.

Enfin, la salle se vidait. Si j’attendais encore, je n’aurais pas à supporter tous ces regards inquisiteurs qui me dévisageraient. Bien sûr, ils jaseraient, mais ce que je n’entendrais pas ne me ferait aucun mal… J’ai réajusté calmement mes cheveux en chignon, boutonné mon manteau, seul vestige d’une époque passée où j’étais élégante, je ne l’avais pas enlevé, car il camouflait les mailles de mes bas, ma jupe élimée et mon corsage jauni. Je me suis levée tranquillement, il ne restait que des badauds. Je suis sortie de cette grange, le port de tête haut, comme je l’avais appris.

Deux semaines plus tard, j’ai reçu un mandat de 1 400 $ pour la pièce que j’avais mise aux enchères. Ce chèque ne pouvait mieux tomber ; les soins pour ma mère m’avaient ruinée.

Une autre vente aux enchères se déroulait dans un petit patelin insignifiant. Un monsieur, aux allures de gentleman, entra dans la grange où se tenait la vente. On lui remit une brochure présentant les pièces à son entrée. Il se fraya un chemin jusqu’à un banc entre un vieux monsieur rondouillard et une dame distinguée. Il enleva son chapeau et consulta le petit livret, cochant les pièces qu’il aimerait acquérir.

Le commissaire-priseur fit son entrée affichant un air pompeux, mais camouflant une attitude désabusée, un ennui. Les enchères commencèrent. Tout se déroulait normalement, c’est-à-dire que les enchérisseurs se disputaient pacifiquement quelques pièces, mais aucune altercation flagrante pour l’acquisition d’une pièce. Le gentleman réussit à acquérir, à un prix ridicule, un confiturier en pin restauré à sa couleur d’origine. Le vieux monsieur rondouillard piquait une petite sieste. La dame distinguée n’avait pas encore mise sur aucune pièce et, surtout, elle n’avait pas encore enlevé son manteau bien que la température soit assez élevée. Le commissaire-priseur affichait un ennui flagrant.

La dernière pièce, le no 43 arriva. La dame distinguée cria aussitôt : « 100$ » avant même que le commissaire-priseur ait annoncé la mise de départ. Il la ramena à l’ordre prestement, mais le mal était fait. Les vautours venaient de se réveiller.

La dame distinguée était en hystérie. Elle se levait sans arrêt, augmentait la mise, fronçait les sourcils dès qu’un autre acheteur remisait… Ses yeux étaient globuleux, sa bouche se déforma en un rictus de colère. Les enchères montaient, mais elle gardait le contrôle. C’était eux ou elle et elle ne s’avouerait pas vaincue pour si peu. Le commissaire-priseur ne savait plus où donner de la tête, il martelait sans arrêt pour ramener l’ordre. L’assemblée si calme et si ordonnée lors de tout l’encan semblait possédée. Les gens se poussaient, vociféraient les uns contre les autres et en plus, la mise ne cessait de grimper… Il décida d’en prendre son parti et suivit les fluctuations de la vente. La dame était encore pire, elle n’attendait même pas son tour pour lever sa pancarte et en plus, elle contrôlait les prix. La mise était rendue à 800 $. Son voisin s’affolait… Il essaya de lui dire de se calmer, de se contrôler un peu, mais elle, peu soucieuse des états d’âme et de bienséance de son voisin, le regarda avec un regard si meurtrier qu’il se tint tranquille jusqu’au dénouement de cette saga. De nombreux acheteurs durent abandonner la course, faute de moyens, mais les collectionneurs et les brocanteurs flairant l’appât du gain, continuaient l’ascension vertigineuse du prix de cette pièce. Enfin, plusieurs autres acheteurs se retirèrent, l’assistance se calma peu à peu, tous les regards semblaient éberlués du spectacle auquel ils assistaient. C’était maintenant un duel entre la dame distinguée et un célèbre collectionneur d’arts, grand habitué des ventes de villages. La haine passait entre leurs regards. Plus un mot ne se faisait entendre, le bruit sec des bras de ces deux attaquants qui se levaient créait le décor auditif de cette scène. La mise était maintenant de 1500 $. L’assemblée était éberluée par cette enchère. Après une ultime mise, la dame prit peur, peur de tout perdre. Le collectionneur renchérit sur sa mise. Elle abandonna le combat. Son corps se brisa sur le banc et elle étouffa un cri. Son voisin se faisait tout petit. Le commissaire-priseur accorda la vente au collectionneur. Les applaudissements fusèrent pour le gagnant. Le commissaire-priseur en profita pour s’éclipser. La dame était recroquevillée, ses sanglots sonores résonnaient aux oreilles de ses voisins. Ses sanglots se changèrent en un éclat de rire étouffé. Ses épaules sursautaient. Tout le monde la regardait, mais personne n’osait lui parler. Son voisin, curieux, se demandait s’il devait la questionner, mais devant des réactions si extrêmes, s’en abstint et se sauva rapidement pour aller prendre possession de son confiturier.

Elle profita du mutisme de ses voisins pour reprendre contenance, pour calmer la quinte de rire infernal qui lui broyait les entrailles.

Enfin, la salle se vidait. Elle attendit que la place soit presque vide afin d’éviter tous les regards inquisiteurs qui la dévisageraient. Bien sûr, les gens avaient déjà commencé à jaser de son comportement… Elle réajusta calmement ses cheveux en chignon, boutonna son manteau – seul vestige d’une époque passée où elle était élégante – qui camouflait les mailles de ses bas, sa jupe élimée et son corsage jauni. Elle se leva tranquillement, il ne restait que des badauds, et sortit de cette grange, le port de tête haut.

Deux semaines plus tard, elle reçut un mandat de 1 400 $ (commission enlevée) pour la pièce qu’elle avait mise aux enchères. Ce chèque ne pouvait mieux tomber ; les soins pour sa mère l’avaient ruinée.


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